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"Trois questions à ...": témoignages et reportages sur les activités de l'AAPé

La médiation pénale : un exercice d’humilité

Quand le Procureur de la République est saisi d’une plainte qu’il ne veut pas poursuivre, du moins dans l’immédiat, et qu’il ne veut pas non plus la classer sans suite, il transmet le dossier à des médiateurs.

A charge pour ceux-là d’entendre les parties, et de les écouter, et d’essayer ensuite de les faire se rejoindre sur un terrain d’accord, s’il y en a un.

Il y en a parfois.

Selon les médiateurs, les cas les moins faciles, sont, on peut s’en douter, les querelles de voisins.  A l’échelle d’un pays, c’est ainsi que sont nés bien des conflits armés. A l’échelle d’un village, d’un quartier, d’un immeuble, les points de vue ne sont souvent pas plus réconciliables.

Les cas les plus faciles, sont les escroqueries. Quand il s’agit d’argent, ce n’est que de l’argent, jamais des sentiments, et il est plus aisé, de conduire les parties à une cote mal taillée, voire à l’accord parfait, sans aller encombrer tel ou tel prétoire.

Mais dans deux cas sur trois, selon les médiateurs que j’ai pu rencontrer, l’affaire est douloureuse, car elle peut concerner des drames familiaux éventuellement nés d’une rupture du lien qui unit deux adultes qu’ils soient époux ou non, qu’ils soient parents ou non, (non présentation d’enfants, non paiement de pension…) et des drames conjugaux.

C’est sur ce dernier cas que j’ai vu s’exercer, en observateur muet, le talent immense de deux médiatrices.

Arrive chez l’une d’elles, une plaignante (nous la nommerons Sophie). Elle a appelé la police un soir de novembre où son mari l’avait, nous dit-elle, « frappée ». Pauvre Sophie, pensé-je, faisant immédiatement ce qu’il ne faut pas faire : prenant in petto parti pour la plaignante, sans doute parce qu’elle est femme, mère de famille nombreuse, qu’elle a reçu « des coups » (du moins c’est ce qu’elle dit)  et qu’elle a l’air gentille. Pendant que Sophie, bac + 6, nous déballe son histoire, une autre médiatrice, reçoit le mari dans une autre pièce. Acceptez-vous Madame de revoir votre époux en notre présence ? La même question est posée au mari qui dit aussi « oui ». Le mari et sa médiatrice nous rejoignent là où pendant une heure j’ai écouté l’épouse nous donner sa version.

Entre un grand gaillard, de 15 ans plus âgé que l’épouse qu’il « maltraite », l’air plutôt débonnaire,  regardant droit devant lui, et faisant semblant de ne pas voir la femme, placée à ses côtés ; pas trop près tout de même : un mètre les sépare ! Hassan, c’est le prénom que nous lui donnerons, raconte sa garde à vue, l’humiliation qu’elle a représentée, tout cela pour une gifle (je sursaute, j’avais compris « des coups ») à une épouse qui elle-même a élevé la voix : au fil de l’histoire on comprend qu’elle l’a provoqué, en maintes occasions, et qu’elle la insulté, copieusement et souvent et dans des termes tels qu’Hassan se demande s’il ne vaudrait pas mieux carrément divorcer. Chacun parle de l’autre en disant Monsieur Untel, ou Madame Une Telle. Jamais un regard, jamais un prénom, jamais un geste de l’un vers l’autre, pendant une demi-heure. Comment va-t-on sortir de cette situation ? Les médiatrices posent une question, puis une autre et le miracle arrive. De toutes ces questions, --posées en termes simples et parfois, l’air de rien--, naît un premier regard du mari vers la femme. On s’aperçoit alors que chez l’homme et la femme, les mots n’ont pas le même sens. Phénomène connu et répertorié, d’où viennent des dissensions souvent insurmontables. Ils ont tous deux dit « bleu », mais dans ce bleu l’un voit rouge, et l’autre a vu du vert. Patiemment, les médiatrices, écrivant au tableau, démêlent l’écheveau d’où sort finalement un unique fil bleu. Tout le monde est d’accord. Hassan couve sa femme d’un regard complice, tandis que son épouse reconnaît qu’il aurait mieux valu régler ça en famille, sans appeler la police pour une gifle, qui est certes de trop, mais qu’elle a provoquée. Ils repartent ensemble.

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Que ressent alors le médiateur ou bien la médiatrice ? « On se sent restaurée », me dit l’une d’entre elles. Mais aussi vidée : car l’effort est rude. Prononcer peu de mots, pour conduire les autres à communiquer, sans jamais s’impliquer, exige « énormément de concentration » et d’humilité devant la vie des autres. Une séance de ce type demande plus de trois heures.

Tout n’est pas si facile et il n’y a pas lieu de faire de l’angélisme : un cas sur deux échoue.

Mais au fil des années, le bilan est très beau : « C’est plaisant humainement  et ça m’a bonifiée », conclut une médiatrice.

Sabine Gillot
Décembre 2006

 

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